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17 - MIROIR MIROIR

Mis à jour : janv. 25


Illustration @oursquipete (INSTAGRAM)

Deux récits en une semaine, après une pause de plus de deux mois : je suis moi-même en train de me surprendre.

J’ai envie aujourd’hui d’aborder un sujet complètement différent des autres et pas du tout lié au VIH, enfin presque pas.

Au-delà du fait d’être un garçon séropositif, je suis avant tout un être humain. Je gère bien d’autres névroses depuis des années et aussi loin que je m’en souvienne, celle-ci fait partie de ma vie depuis bien longtemps.

Aujourd’hui je vais vous parler de mon rapport avec mon image, et notamment mon poids.

Je suis retombé sur des photos de moi enfant en faisant du rangement tout à l’heure et j’ai constaté que jusqu’à mes sept ou huit ans je faisais un poids tout à fait normal. Puis d’un coup mon enveloppe s’est modifiée. C’était une époque où je subissais du harcèlement scolaire (période qui a duré jusqu’à l’entrée en Seconde) et à la maison il se passait des choses qui me dépassaient complètement et que j’étais je pense beaucoup trop jeune pour comprendre.

Je me souviens des goûters que je faisais en rentrant à 17h. La journée avait été horrible et je ne trouvais du réconfort que dans la nourriture, dans le fait de me remplir. Je me souviens que je m’arrêtais de manger quand j’avais envie de vomir. Je ne sais pas pourquoi je faisais ça. Je sais juste que cela calmait mes angoisses de l’époque.

Alors entendons-nous, je n’ai jamais été obèse, mais j’étais un enfant assez rond.

Arrivé au lycée, tout a changé. Je suis passé de "l’enfant / jeune ado dont on se moque pour se valoriser" à "l’ado totalement accepté même avec ses différences".

À cette époque-là je me suis délesté d’un énorme poids, au sens figuré comme au sens propre, car j’ai en effet perdu mes kilos superflus assez naturellement. Bon j’avoue avoir aussi fait quelques efforts pour, mais ça ne m’avait pas paru insurmontable. C’est à ce moment-là que j’avais fait mon coming-out, donc avec du recul je pense qu’on peut forcément faire le lien.

Il faut croire que mes kilos m’aidaient à me dissimuler et à ne montrer que ce que j’avais envie d’être, et franchement à choisir je préférais de loin que l’on m’appelle “bouboule” que “tapette”.

En repensant au collège, je me rends compte des quatre années de calvaire que j’ai vécues, à me faire insulter quotidiennement, parfois frapper, parfois cracher dessus. Il n’y avait pas de répit. Tous les jours il se passait quelque chose. Je me dis que les adultes qui m’entouraient ne pouvaient pas ne pas voir : les profs, les pions, la CPE, etc. Jamais un·e adulte n’est intervenu·e. Parfois mes “copines” (oui je n’avais que des copines évidemment) me défendaient, mais la plupart du temps c’était totalement inutile, le harcèlement reprenait quoi qu’il arrive.

Quand il a fallu choisir quoi faire après la Troisième, j’ai fait en sorte de ne pas intégrer une filière générale, car sinon j’aurais dû suivre ces mêmes personnes pour trois ans de plus. J’ai choisi de faire les Arts Appliqués. Un autre monde s’est alors ouvert à moi, celui où être curieux·euse, différent·e, devenait une richesse. Je crois avoir passé quelques unes des plus importantes années de ma vie au lycée. J’y ai vécu des déclics très forts et clairement provoqués par les professeur·e·s que j’avais à ce moment-là. Je n’ai jamais vraiment eu l’opportunité de leur dire merci, mais je le fais maintenant ici.

Pour revenir à notre thème de départ, ce que je ne savais pas c’est qu’en fait les mécanismes alimentaires que j’avais enfant et ado allaient se répéter adultes à la moindre contrariété.

Mon corps subit depuis trente ans des prises et pertes de poids très régulières : faire le yoyo comme on dit. Je prends dix kilos, j’en perds quinze, j’en reprends vingt…

La moindre rupture sentimentale : moins dix kilos. Que je reprends une fois que je vais mieux et avec quelques-uns en plus. Et oui, le corps à une mémoire. Il stocke pour la prochaine disette.

Juste avant le VIH, j’étais descendu à 65 kg. Je mesure 178 cm donc rien d’alarmant, mais pour moi c’était un poids que je pense en-dessous de celui que j’aurais dû faire. Je me nourrissais de pommes, de café et de clopes depuis quasiment deux ans et en affirmant que ça ne me posait aucun problème. Le fait de contrôler mon poids me donnait le sentiment de contrôler ma vie, de contrôler les autres aussi et le regard qu’iels posaient sur moi.

Je sautais des repas en permanence et parfois je mangeais au MacDo jusqu’à m’en donner l’envie de vomir.

L’annonce du VIH a radicalement changé cela, du jour au lendemain. Comme si mon cerveau me disait : « Remi, on a fait de la merde pendant des années, mais là il faut qu’on prenne soin de toi. »

Les 65 kg sont devenus 73 kg. J’étais bien à l’époque, j’avais quelqu’un dans ma vie, il m’aimait comme ça.

Et moi ? Est-ce que je m’aimais comme ça ? Pas du tout.

Les 73 sont devenus 78. Nous avons rompu et les 78 sont repassés à 72, pour finalement devenir 79, puis 82, puis 89.

Il y a deux ans, quand j’ai atteint ces 89 kg, je détestais ce que je voyais dans le miroir.

La trithérapie avait aussi modifié la façon dont les graisses étaient réparties dans mon corps. Très clairement ce corps n’était absolument plus harmonieux et ne l’est toujours pas d’ailleurs.

J’ai fait un régime drastique que je déconseille à tout le monde : je remplaçais deux repas sur trois par des mixtures en poudre à dissoudre dans de l’eau et je faisais un seul repas par jour avec de vrais aliments.

J’ai perdu neuf kilos en un mois, que j’ai repris dès que j’ai retrouvé une alimentation “normale”.

Les réseaux sociaux, les applications de rencontre n’ont absolument pas aidé ma quête d’équilibre psychique vis-à-vis du regard que je porte sur ma silhouette. Pas la peine de préciser que le fait d’être assailli d’images de ce que devrait être la perfection n’aide pas, ni de se faire envoyer chier sur Grindr parce qu’on n’est pas “fit”. Si on n’est pas inscrit à la salle de sport aujourd’hui en étant gay, on rate clairement toutes les opportunités d’être le mec le plus baisable et instagramable à moins de 100 mètres.

Je proteste à ma façon contre ça. Déjà en utilisant Instagram autrement que ce que l’on en attendrait de moi. Un jour, un mec m’a dit : « À quoi il sert ton Insta, il n’y a pas de photos de toi ? »… Triste constat que celui-ci.

Mais c’est bien ce monde-là dans lequel nous vivons. Un monde dans lequel se mettre en scène pour être aimé·e est devenu une norme. Je suis à chaque fois choqué, lorsque je rencontre certaines personnes, de d’abord voir leurs profils Insta très/trop narcissiques, et puis de les découvrir en vrai. Parfois le fossé est tellement énorme entre le virtuel et le réel que ça en devient inquiétant.

L’été dernier, je suis allé voir une nutritionniste. Nous avons fait un point sur ma façon de m’alimenter. Il n’y avait pas de problèmes autres que celui de la privation et de savoir m’arrêter quand je n’ai plus faim. Je me suis donc mis à faire trois repas par jour et j’ai essayé d’être à l’écoute de ce que mon corps réclamait ou ne réclamait pas.

Résultat : moins cinq kilos sans aucun effort ni privation.

Je ne suis toujours pas fan de l’image que je renvoie, je ne suis toujours pas à l’aise si on me dit que je suis joli, ou sexy, ou beau, tout simplement parce que je n’y crois pas.

Je ne suis pas à l’aise quand on me touche le ventre car je me trouve énorme.

Il m’arrive de me changer dix ou quinze fois avant de sortir de chez moi parce que je me trouve immonde. Mais j’apprends à lâcher prise.

J’angoisse terriblement à l’idée de devoir me mettre torse nu sur la plage si je n’ai pas quelques kilos en moins, mais j’angoisse tout autant de me voir torse nu tous les jours dans le miroir, que je fais tout pour éviter.

Ce que je suis en train de faire là tout de suite, en vous disant que je fais 83 kg, c’est un énorme pas en avant pour moi. Ce qui est aussi étonnant c’est que je me fiche de ce que pensent les autres et ce depuis longtemps. Ce combat vis-à-vis de mon image, c’est un combat que j’ai avec moi-même et je le sais.

L’un de mes objectifs pour cette année est d’arriver à cesser de penser de si mauvaises choses envers mon corps et mon image de façon générale. Je me rends compte que la tâche est particulièrement difficile car il n’y a pas un jour où je ne verbalise pas le fait que je me trouve trop gros. Mais en y réfléchissant, quand je faisais 65 kg je me trouvais aussi trop gros et pourtant quand je vois les photos aujourd’hui je n’ai plus du tout le même regard.

Comment faire évoluer celui-ci de façon positive ? Est-ce que l’aide des autres est nécessaire, ou alors est-ce seulement à moi d’apprendre à m’aimer ?

Je n’ai pas encore de réponses.



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