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14 - MAUVAISE RENCONTRE

Mis à jour : il y a 11 heures


Le récit que je m’apprête à écrire sera différent des autres car il ne parlera pas de sérophobie, de traitements, de rejet…

Aujourd’hui je vais écrire pour toi.

Tu es entré dans ma vie quelques semaines après le lancement du blog. Je venais de mettre à jour mon profil Tinder en évoquant ma sérologie, en mettant le lien vers le site. Nous avons matché et tout de suite tu as utilisé ce blog comme levier pour m’atteindre.

La première rencontre s’est faite le jour de l’anniversaire de mes dix ans avec le VIH. J’étais seul ce soir-là et tu m’as proposé un verre. J’ai dit oui spontanément. Pas de coup de foudre mais une longue conversation sur une terrasse, tous les deux frigorifiés mais l’appel de la cigarette était plus fort.

Tu m’as raccompagné devant la porte de l’amie chez laquelle je logeais. Tu m’as embrassé, longuement et ton taxi est arrivé. Tu m’as dit : « Suis-moi. », et j’ai refusé. J’avais envie de prendre le temps.

Nous nous sommes vus, et revus. Deux jours après tu m’appelais “amour” et c’est à ce moment que j’aurais dû arrêter de te voir. Qui donne un tel surnom au bout de 48 heures ?

Tu m’as parlé de ton ex JB décédé de maladies liées au VIH, ton professeur dont tu étais tombé amoureux à l’âge de seize ans. Une histoire de quatre ans, jusqu’à ce qu’il meurt. Je l’avoue, j’ai trouvé cette histoire étonnante mais je n’avais aucune raison de ne pas te croire.

Nous avons commencé à nous disputer, souvent, à ne pas nous comprendre. Tu me trouvais trop dans le jugement et moi je ne comprenais pas que tu puisses vouloir tout expliquer. Ton cerveau était définitivement trop complexe pour le mien.

Tu m’as parlé du fait que tu avais été diagnostiqué “précoce” étant enfant. Tu me l’as rappelé quand j’ai voulu blaguer sur le fait que tu puisses être autiste : « Je ne suis pas autiste, je suis plus intelligent. C’est scientifique. »

Tu as voulu prendre beaucoup de place vis-à-vis du blog, de son identité visuelle, de mes écrits, tu as voulu contrôler ce que j’en faisais soi-disant parce que je me devais d’en faire une vitrine parfaite. Tu m’as dit que j’étais fainéant, approximatif, mauvais en orthographe (et ça je le concède), tu m’as humilié, tu as voulu me détruire et je me suis battu, je t’ai résisté, je ne t’ai pas laissé faire.

Tu m’as parlé de ton frère qui serait décédé quand vous étiez jeune, de ton beau-père qui avait abusé de toi de tes sept à quatorze ans et qui en plus invitait un ami à lui. Tu m’as parlé du rejet de ta mère quand tu lui as appris ce qu’il se passait, et du fait qu’elle ne t’a pas soutenu. Tu m’as dit que ce beau-père était mort d’une overdose en prison, et puis non finalement il est mort après en être sorti.

Tu m’as parlé de ton coming-out et du rejet de ton père, de ta mère, de ta famille. Du fait que tu haïssais ta mère autant que tu l’admirais.

J’ai cru tout ce que tu m’as dit.

Tu as bien compris que si tu voulais me posséder il fallait créer en moi une dépendance. Tu n’avais pas l’ascendant intellectuel puisque je ne me laissais pas faire et cela tu l’as bien intégré dès le début. Tu as utilisé la seule faiblesse que j’ai pour m’obtenir : mon empathie.

Tu m’as presque brisé. J’étais fasciné. Ton intelligence, ta logique, ta capacité à tout expliquer, justifier, démontrer. Je suis l’opposé et j’étais admiratif de cela.

Tu as séduit tout mon entourage par ton charisme, ta gentillesse, mais cela était seulement ce qui se passait en public.

Mon instinct commençait à titiller ma raison.

Le premier de l’an tu m’as hurlé dessus sans raison et je t’ai tenu tête une fois de plus. Tu t’es donné un sursis en t’effondrant dans mes bras en larmes et en utilisant une fois de plus ma faiblesse : « Personne ne m’a envoyé de message pour me souhaiter une bonne année. » J’ai pardonné, j’ai voulu comprendre, t’aider, j’ai essayé de le faire...

Tu m’as menti, mais tu t’en es sorti une fois de plus.

Je suis allé à Paris, chez toi et là j’ai su : « Je suis en danger. »

Je le ressentais et je ne savais absolument pas l’expliquer. Je ne savais pas comment m’en sortir. Je me suis senti prisonnier de nous, de toi. Petit à petit tu as fait en sorte que je perde confiance en moi, tu as mis en place un très beau scénario où d’un seul coup tu devenais indispensable à ma vie, au blog.

Nous nous sommes disputés encore, fort, très fort. Je refusais ton emprise, je refusais ton aide pour le blog. Tu ne le supportais pas. J’ai pris sur moi, j’ai fait comme si tout allait bien et quand j’ai pris mon train pour rentrer chez moi j’ai ressenti un soulagement immense.

Le lendemain je t’ai écrit un mail pour te quitter. Je n’avais pas envie de t’expliquer les véritables raisons et je t’ai juste dit que je ne t’aimais pas. Je savais que si je justifiais ma fuite, car il s’agissait bien de m’enfuir, tu m’aurais retourné le cerveau.

Tu as répondu : « C’est une blague ? ». J’ai eu peur que tu débarques devant chez moi, que tu prennes le train. Voilà ce que tu as semé en moi, cette frayeur, cette paranoïa.

J’ai réinstallé Grindr et Tinder pour avancer plus vite, pour m’aider à tourner une page.

Quarante-huit heures après tu m’as envoyé un sublime message et je suis tombé dans le panneau, enfin pas totalement. N’importe qui lirait ce message te prendrait pour une personne extraordinaire de bienveillance, de gentillesse. Ta manipulation est forte et tellement ingénieuse.

Entre-temps j’avais parcouru ton mur Facebook parce que certaines de tes histoires me paraissaient incohérentes et j’y ai trouvé des éléments qui m’ont fait douter de leur véracité.

Je t’ai confronté à ces incohérences. Tu m’as traité de monstre, mais tu t’es justifié, tu ne te souvenais plus et puis si… Tu as essayé de comprendre ce sur quoi je doutais pour me prouver que c’était infondé et je suis tombé dans le panneau… Tu as réussi à me faire douter de ma logique. Mais tu m’as félicité avec cynisme de ma démarche en me disant à quel point tu étais impressionné par la construction, ou plutôt déconstruction que je faisais de ton histoire.

Je n’avais pas la preuve pour confirmer mes doutes. Cette preuve je l’ai eue un peu plus tard.

Nous nous sommes revus et je t’ai demandé de m’accompagner à l’hôpital pour mes analyses semestrielles, comme pour se donner une nouvelle chance. Peu de mots, peu d’échanges. Puis nous sommes allés chez toi et nous avons parlé. J’ai su que je voulais fuir et c’est tout l’opposé que j’ai fait.

Tu m’avais dit une fois : « Si je suis malveillant, pourquoi restes-tu ? Seule une personne détraquée supporterait de rester avec une personne malveillante. »...

Je n’avais pas envie d’être cette personne, alors il m’était plus facile d’essayer de me convaincre que tu n’étais probablement pas être malveillant, peut-être un peu trop franc, un peu maladroit.

Tu m’as parlé d’un ex que tu qualifiais de pervers narcissique, tu m’as parlé de ta mère manipulatrice.

La veille de mon départ pour Milan en déplacement pro, j’étais avec toi. Jamais je n’ai ressenti aussi fort une non-envie d’être avec une personne. Qu’est-ce qui me poussait à ne pas rester loin de toi ? Cette fascination ? Pas seulement. La peur. Oui absolument. J’avais peur de ce que tu pourrais me faire si je décidais de partir. Tu n’avais jamais été violent physiquement avec moi mais dans ton comportement au quotidien j’en détectais pourtant le potentiel.

Cette semaine à Milan, je répondais à tes messages. Je ne savais pas encore si la coupe était déjà pleine ou si je devais te laisser une ultime chance. Mais je me suis connecté quand même sur ces fameuses applis, par curiosité, par ennui, par faiblesse.

Je suis revenu à Paris et j’avais une nuit à y passer avant de repartir chez moi à Bordeaux. Tu voulais me voir et j’ai dit non en prétextant quelque chose. Je voulais te quitter et je voulais que l’on se voie pour le faire mais je n’y arrivais pas. Je t’ai proposé un café juste avant de repartir le lendemain à la gare. Tu es venu.

Nous nous sommes assis. Cela a duré une demi-heure, sans un mot. Un coup de fil pro sur mon tel pour briser le silence puis je suggère de prendre l’air. Je te demande si ça va et pas de réponse. Là je comprends, ça ne va pas. Je suis soulagé. Je dois creuser. Je n’arrive pas à te quitter, tu vas me tendre une perche et je me suis dit : « Remi, saisis-la. »

Je t’ai redemandé si tu souhaitais me parler et les vannes se sont ouvertes. Tu m’as fait une démonstration de ta folie qui a duré près de trente minutes, sans aucune intervention de ma part.

« Quand tu m’as envoyé le mail de rupture, je me suis créé six profils avec des identités différentes pour te parler, j’ai payé l’application. Quand nous nous sommes revus tu ne t’es plus connecté, et puis bingo à Milan. J’ai recréé six autres profils pour t’atteindre. J’ai fait des captures d’écran de nos échanges sur ces applis et des messages que l’on s’envoyait par textos, tu es malade. Seul un mythomane pouvait m’accuser de mythomanie, pouvait ne serait-ce qu’y penser. Je te conseille de supprimer tes comptes sur les applications parce que tu ne sauras plus démêler le vrai du faux maintenant. Si on ne s’était pas vus aujourd’hui, j’avais prévu de venir à Bordeaux ce week-end et de te donner rendez-vous avec l’un des faux profils. »

J’ai regardé ma montre et je t’ai dit : « Je n’ai rien à te répondre. Je dois y aller. »

Avant que je parte, tu as souri. Tu m’as glacé le sang.

Je n’ai pas voulu me justifier de mes connexions sur les applications. J’ai juste saisi cette ouverture pour partir et ne plus jamais me retourner. Cependant, tu as planté cette mauvaise graine dans ma tête, laissant supposer que tu pourrais débarquer chez moi quand tu voulais et surtout m’observer via de faux profils sur les réseaux.

J’ai raconté cette histoire à mon amie J. « Porte plainte », m’a-t-elle dit, “c’est du harcèlement ». Elle m’a demandé si je n’avais pas un moyen de retrouver un de ses ex pour éventuellement savoir si tu étais dangereux. Je trouvais que ça allait trop loin.

J’avais un nom, je l’ai trouvé sur Facebook et lui ai envoyé un mot sur Messenger. Je me suis excusé de ma démarche mais j’avais besoin de savoir. L’emprise était trop forte encore et il fallait que je sois sûr que je n’étais pas parano. Cet ex m’a répondu de suite et m’a raconté l’horreur qu’il a subie pendant plus d’un an. Les violences psychologiques, les violences physiques. Notre échange a duré près de trois heures. C’est fou car d’un coup un étranger devient votre meilleur ami, votre bouée de sauvetage en une fraction de seconde. Nous avions partagé les mêmes violences, seulement moi j’avais la chance de l'avoir vécu sur une beaucoup plus courte période.

J’ai eu confirmation que tout ce que tu m’as raconté de toi était faux. Les viols, l’ex mort, le frère mort, les parents, absolument tout.

J’étais en état de sidération. Comment as-tu pu utiliser ces armes-là pour me séduire ? Pour moi c’est inintelligible, c’est au-delà de ce que mon cerveau peut accepter. Pourquoi moi ? Pourquoi ne suis-je pas parti aux premiers signes ? Pourquoi me suis-je infligé cela alors que dès le deuxième jour j’aurais pu partir ?

Je suis allé porter plainte contre toi. Celle-ci est irrecevable. Mais tu le sais parfaitement.

Je voulais t’arrêter et je n’ai pas pu. Je m’en veux énormément. Tu vas de nouveau essayer de briser quelqu’un et j’aimerais pouvoir t’en empêcher.

Tu as été très fort, intelligent. Tu as utilisé mon blog comme une arme de possession puisque je m’y livre entièrement. Tu y as pioché mes faiblesses pour les manipuler et mes forces pour les déconstruire. Tu t’es inventé de façon à ce que je puisse n’avoir envie que d’une chose, te sauver et t’aider car c’est malheureusement ce que j’ai tendance à vouloir faire.

Tu m’avais dit : « J’espère que tu ne raconteras jamais notre histoire sur le blog. », en supposant qu’elle n’aurait jamais de fin.

Tu t’es trompé.

Je n’ai peut-être pas ton intelligence mais j’ai une chose que tu n’as pas. Une âme dotée d’une intuition très forte, et c’est elle qui m’a sauvé.



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